Interview avec Adrien Bouillot, fondateur de Chalkboard Education, un service d'e-learning révolutionnaire

Interview avec Adrien Bouillot, fondateur de Chalkboard Education, un service d'e-learning révolutionnaire


Imaginer, penser, développer l’accès à l’éducation en Afrique via un service d’e-learning simplifié , accessible à tous, à distance, sur un téléphone normal, en plus sans connexion, paraît insurmontable, voire impossible. Mais Aujourd’hui Chalkboard Education a réussi à rassurer et donner de l’espoir aux étudiants, aux professeurs, et aux universités en Afrique. Le magazine Inafrik a rencontré pour vous, Adrien Bouillot, fondateur de Chalkboard Education, un véritable passionné d’Afrique. Un passionné du Ghana.
Bonjour, Adrien, qui se cache derrière ce nom ?
Bonjour Inafrik !
Derrière ce nom se cache un esprit libre ; un peu rebelle – mais toujours pragmatique et très rigoureux. Un esprit entrepreneur en somme, qui a suivi son instinct ; ce qui l’a conduit à fonder Chalkboard Education.
Comme mon grand-père et ma mère avant moi, je crois que j’étais destiné à migrer. Je descends d’une famille franco-catalane. J’ai grandi en banlieue parisienne, j’ai étudié à Sciences Po Paris ; mais j’étais déjà parti m’installer ailleurs (en l’occurrence, au Ghana) lorsque j’ai obtenu mon diplôme.
Petit, je rêvais d’être grand reporter. Ou diplomate. En fait, je crois que je rêvais surtout d’être libre, de travailler sur mes passions, et d’être utile à mon prochain. Avec Chalkboard Education, j’ai l’ambition de réaliser exactement cela.
A partir de quel moment, entreprendre est devenu pour vous la meilleure option pour vous accomplir? Vous considérez-vous toujours comme un jeune entrepreneur ou un chef d’entreprise accompli?
C’est en terminant mes études que j’ai réalisé que je devais entreprendre. À cette époque, j’étais jeune et très ambitieux. Je voulais changer le monde, et je voulais le changer tout de suite. Evidemment, je ne trouvais pas d’opportunité qui me permette d’assouvir cette ambition. Alors j’ai décidé de plier bagage et de tenter ma chance ailleurs.
Je ne suis plus tout seul heureusement ; nous sommes maintenant toute une équipe qui travaille dur au succès de Chalkboard Education – et ça marche ! Pour autant, je n’espère ne jamais être un « chef d’entreprise accompli » : il y a toujours des défis à relever, des choses à améliorer, des marchés à conquérir.
Lorsque l’on est PDG de son entreprise, il est facile de s’isoler et de perdre le contact avec les opérations quotidiennes. Je veux maintenir ce lien à tous prix, et je prends beaucoup de plaisir à accompagner mes équipes sur les campus et à rencontrer les étudiants. Cela me permet de prendre le pouls du marché, et de maintenir l’unique cap qui est le nôtre : servir nos clients.
Pourquoi avoir choisi le secteur de l’éducation en Afrique? Pensez-vous que le marché africain vraiment prêt pour votre initiative?
Avec des parents enseignants, ma co-fondatrice et moi-même partageons une intime passion pour le secteur de l’éducation. Être entrepreneur dans l’éducation est particulièrement excitant, puisque le profit commercial sert l’impact social (et non l’inverse). Enfin, avec une co-fondatrice venue de Madagascar et une équipe d’experts qui viennent du Togo, du Kenya, de la Côte d’Ivoire ou encore du Ghana, nous connaissons bien les réalités complexes de l’enseignement sur le continent.
Le problème de base est assez simple : il n’y a pas assez d’universités en Afrique. Les campus sont surpeuplés, les professeurs dépassés. Ajoutez à cela 150 millions de jeunes de plus en âge de postuler à l’université dans les 10 ans qui viennent : dans les conditions actuelles, ils ne pourront pas s’y rendre.
A côté de cela, les universités testent déjà le e-learning, et ce dans la plupart des pays d’Afrique. Le problème c’est que les solutions actuelles ne sont pas adaptées : quand on a des pays comme le Ghana où le taux de pénétration mobile est supérieur à 100%, une solution de e-learning via mobile paraît évidente.
C’est ce que nous proposons chez Chalkboard Education. Avec notre plateforme, les étudiants peuvent suivre leurs cours via leur téléphone, même sans connexion Internet. Nous utilisons une technologie plus simple à mettre en œuvre pour les universités, moins chère pour tous, et qui permet de toucher un maximum d’étudiants.
Pourquoi avoir créé spécialement et exactement Chalkboard Education et pas autre chose ?
Outre l’aspect personnel que je citais plus haut, il existe de vraies opportunités pour le Mobile Learning en Afrique. Selon McKinsey et GSMA, le marché pèsera 1 milliard de dollars d’ici 2020. Nous comptons bien en être les leaders du e-learning en Afrique.
Le nom de “Chalkboard Education” fait référence au tableau à craie qu’on trouve dans les salles de classe. Derrière ce nom, il y a l’idée d’une classe digitale qui soit aussi simple d’accès qu’un tableau à craie ; mais aussi le fait que l’on garde le lien avec l’environnement physique. Notre solution est en effet souvent utilisée en complément des cours.
Comment avez-vous réussi à le faire ? Avez-vous réussi facilement à lever des fonds pour développer votre boîte ?
Pendant un temps, ma co-fondatrice et moi-même avons financé nos opérations avec notre propre argent. Nous travaillions en freelance et investissions ces revenus dans l’entreprise Chalkboard Education. Par la suite nous avons obtenu des financements de Bpifrance et de diverses fondations, et aujourd’hui nous finalisons une première levée de fonds.
Sur la facilité à lever des fonds, je dirais que nous avons été chanceux : c’est un fonds d’impact-investissement européen qui est venu nous trouver. De manière générale, il est vrai qu’il est assez difficile de lever des fonds en Afrique. L’écosystème local manque encore de maturité, et lever des fonds à l’étranger est très complexe tant les marchés africains sont spécifiques.
Après, il ne faut pas non plus croire que c’est impossible : les startups africaines ont accès à d’autres types de financements, comme des bourses, des prêts d’honneur, des réseaux de mentors et de business angels locaux. Pour les entreprises plus matures, les bourses internationales d’organisations comme USAID, l’Union Européenne, ou d’autres agences de coopération sont une option.
Ça n’est jamais facile de lever des fonds ; une seule opération prendra facilement 6 à 12 mois de travail à quasi temps plein pour les fondateurs de l’entreprise – mais c’est partout pareil, en Afrique comme ailleurs !
L’équipage de chalkboard.education est aujourd’hui composé de combien de personnes et où votre startup est-elle basée ?
Ma co-fondatrice et moi-même sommes basés à Accra avec deux de nos employés. Nous employons une personne en Côte d’Ivoire et trois développeurs à Paris : au total nous sommes donc aujourd’hui 8. Ce nombre devrait néanmoins fortement augmenter dans les mois qui viennent, puisque nous comptons embaucher au moins 6 personnes supplémentaires au Ghana et en Côte d’Ivoire, ainsi que quelques stagiaires que nous formerons.
Pourquoi avoir choisi ce pays ?
Le Ghana est pour nous une bonne porte d’entrée pour le marché africain. Pays à forte tradition universitaire, qui investit encore aujourd’hui beaucoup dans l’éducation en général, et qui est très ouvert au secteur privé ; nous y observons des projections de croissance encourageantes. L’écosystème tech est par ailleurs en pleine ébullition avec de nombreux hubs qui attirent les talents, des infrastructures télécom à la pointe, et l’Internet mobile le moins cher du continent.
Par ailleurs, Accra est très bien reliée aux autres capitales d’Afrique de l’Ouest, mais aussi aux pays anglophones d’Afrique de l’Est, à l’Europe et à l’Amérique du Nord. Stratégiquement, il nous a paru qu’elle pouvait être une très bonne base, en binôme avec Abidjan, pour lancer des opérations à l’échelle panafricaine.
8. Vous êtes notre “Bâtisseur d’Afrique”, alors dites-nous ce que vous, d’une part, et chalkboard.education d’autre part, vous apportez concrètement à cette nouvelle Afrique qui bouge?
Nous avons une équipe extraordinaire qui a eu des expériences riches et variées, en Afrique et en Europe. Par exemple, j’ai été data-analyste pour des grands groupes européens. Ma co-fondatrice a été consultante en marketing pour des directions du CAC40. Nos employés ont travaillé dans de grandes universités africaines ou pour des organisations internationales.
Je pense que notre diversité est très précieuse et nous permet d’avoir une vision complète des challenges du secteur universitaire africain. Par ailleurs nous avons participé à des programmes entrepreneuriaux de premier plan tels que Seedstars, le plus gros programme de startups de pays émergents (nous avons représenté le Ghana) ou Beta-i, l’un des meilleurs incubateurs technologiques européens, basé au Portugal.
Ces programmes nous ont permis d’apprendre énormément, et en particulier, d’apprendre à adapter les meilleurs outils et méthodes entrepreneuriales aux spécificités des marchés africains : comment bâtir une stratégie de croissance au long terme tout en sécurisant un cash-flow difficilement prévisible ? Quels KPIs choisir ? Comment et à quel moment lever des fonds ?
Tout ce savoir-faire, que l’on apprend via ces programmes ou que l’on acquiert sur le tard, nous les enseignons à nos employés, et les partageons dans notre écosystème pour que les autres entrepreneurs locaux puissent en bénéficier également.
Quel est le plus grand défi que vous avez surmonté depuis que vous êtes à la tête de chalkboard.education? Pourriez-vous nous donner quelques chiffres commerciaux , financiers notoires sur chalkboard.education? 
Nous avons eu plus d’un millier d’étudiants au Ghana en 2016, notamment au sein de la première université du pays : University of Ghana. Cette année nous nous lançons en Côte d’Ivoire et travaillons déjà avec l’INP-HB de Yamoussoukro. Notre ambition est d’aider au moins un millier d’étudiants en Côte d’Ivoire d’ici la fin de l’année, dans plusieurs universités et instituts du pays.
Notre plateforme a de bien meilleurs résultats que les solutions d’e-learning existantes : le taux de rétention des étudiants est de 100% (contre 50% en moyenne sur le marché subsaharien), et les étudiants voient leurs notes augmenter de 20% en moyenne.
D’ici quelques mois, nous allons lancer une nouvelle version de l’application qui permettra nous l’espérons de toucher encore plus d’étudiants tout en simplifiant encore plus l’implémentation par les universités. L’application a bien sûr un coût que nous facturons aux universités, mais nos clients s’y retrouvent généralement très bien.
 Que vaut réellement chalkboard.education depuis son lancement? Et avez-vous reçu une ou des offres d’achat des Géants du secteur ?
Nous finalisons actuellement une levée de fonds d’amorçage – nous ne pouvons pas dévoiler notre valuation à ce stade, mais tout sera rendu public d’ici un mois si tout va bien ! A ce stade, se faire racheter ce n’est pas notre objectif : nous voulons d’abord dominer les marchés sur lesquels nous nous implantons, et développer encore plus notre expertise unique. Peut-être alors que ce sera nous qui rachèterons certains concurrents !
Pour vous le développement de l’Afrique est-elle définitivement lancée aujourd’hui? Quels sont les quatre (4) leviers majeurs sur lesquels agir pour faire décoller économiquement l’Afrique?
L’Afrique rassemble malheureusement des situations très différentes d’un pays à l’autre, mais pour nous, oui, dans l’ensemble le continent entre dans une phase de développement. Les choses bougent : au Ghana ou au Nigeria par exemple, les jeunes diplômés, formés dans les meilleurs établissements, choisissent de plus en plus de rentrer au pays. C’est le signe que le continent offre de réelles opportunités à ces jeunes gens.
Pour nous la prochaine étape est d’ouvrir ces opportunités aux diplômés des universités africaines. Nous croyons notamment beaucoup au potentiel des partenariats public-privé pour améliorer les systèmes en place, plutôt que de vouloir tout « uberiser ».
Pour nous, l’éducation est donc bien sûr le levier majeur pour permettre à tous d’être acteurs du changement. De gros progrès ont été fait dans l’accès à l’éducation primaire et secondaire sur tout le continent ; il est temps d’investir dans le tertiaire. Une population globalement mieux éduquée est une population qui entreprend, crée des emplois, innove et qui agit naturellement sur les autres leviers majeurs.
Les autres leviers majeurs, pour moi, sont donc l’éradication de la corruption (essentiel pour permettre aux investissements publics comme privés d’être pleinement employés aux buts qu’ils poursuivent), le développement des infrastructures (notamment des transports publics), et la redistribution des richesses pour éradiquer l’extrême pauvreté.
Quel a été votre plus grand succès et Quels sont vos projets (liés ou non à chalkboard.education) à court moyen et long termes pour encore mieux impacter l’Afrique?
Notre plus grand succès n’est jamais complètement acquis : il est de, chaque jour, permettre à nos étudiants de mieux progresser dans leurs études. Quant à nos projets, pour le moment nous sommes concentrés sur le développement de Chalkboard Education en Côte d’Ivoire et au Ghana. A moyen terme nous souhaitons couvrir toute l’Afrique de l’Ouest, en commençant par le Nigéria ou le Sénégal ; mais nous irons surtout là où les opportunités se présentent.
Vos derniers mots aux jeunes entrepreneurs africains qui ont déjà échoué plusieurs fois et à ceux qui réussissent comme vous.
L’échec fait partie de l’aventure. Si vous échouez, il est important de bien comprendre pourquoi : c’est ainsi que l’on apprend, et que l’on fait mieux la prochaine fois. Je dirais que le plus important est de s’entourer d’une bonne équipe : des personnes de confiance avec qui s’associer, et des mentors qui vous accompagnent et vous poussent à aller toujours plus loin. Le reste, c’est une affaire de rigueur, de travail, et d’un peu de chance.
Propos recueillis par Mahude Espoir

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