Lionel Zinsou : "Cette génération est la génération de la renaissance"

Lionel Zinsou : "Cette génération est la génération de la renaissance"


ENTRETIEN. Les Young Leaders d’AfricaFrance symbolisent les mutations profondes de la relation entre l’Afrique et la France. Lionel Zinsou explique pourquoi.
PROPOS RECUEILLIS PAR MALICK DIAWARA
À l’issue du séjour parisien des Young Leaders d’AfricaFrance (13 hommes et 7 femmes), du 3 au 5 juillet, Lionel Zinsou s’est confié au Point Afrique à propos de ce programme lancé par la Fondation AfricaFrance, avec le concours étroit de l’Agence française de développement (AFD). D’un âge moyen de 33 ans, les vingt lauréats sont des potentiels qui travaillent, comme chef d’entreprise ou comme dirigeant, dans plusieurs domaines : finance, agriculture, tourisme, développement durable, NTIC, sciences, etc. Au-delà de sa position de coprésident de la Fondation AfricaFrance, Lionel Zinsou tire sa légitimité à parler des Young Leaders AfricaFrance de sa volonté de plus en plus affirmée d’être un passeur. Dans sa besace : l’expérience tirée d’un parcours d’excellence, de Normale Sup au fonds d’investissement européen PAI Partners en passant par le cabinet de l’ex-Premier ministre Laurent Fabius, la banque Rothschild, la primature du Bénin, plusieurs missions et rapports à la demande d’éminentes personnalités et institutions. Son objectif : donner à la jeune Afrique les moyens de réaliser « un saut que personne n’a jamais accompli dans l’histoire ». Et sa conviction est faite que le destin de l’Afrique ne se joue pas demain mais aujourd’hui, comme le dit le slogan qui accompagne les Young Leaders AfricaFrance : « Africa is not tomorrow, it’s now. »
Le Point Afrique : Pourquoi AfricaFrance s’est-elle associée avec l’Agence française de développement autour de cette initiative des Young Leaders ?
Lionel Zinsou : Ce sont les recommandations issues du rapport que nous avions remis Hubert Védrine, Jean-Michel Severino, Hakim El Karoui, Tidjane Thiam et moi, qui constituent le point de départ pour AfricaFrance. L’idée principale était de mettre l’accent autour de la reconstruction des relations avec l’Afrique. Pour nous, il fallait aller au-delà des relations souveraines et mettre l’humain, le capital humain en avant. Car, c’est d’abord une question d’hommes, de femmes, de jeunes, donc une histoire d’humains. D’où la nécessité dans nos tout premiers programmes de créer des liens entre les entreprises et les acteurs locaux. Enfin, notre souhait était et est toujours de mettre en lumière les gens qui étaient peu mis en avant dans l’ancienne relation. Il y a aussi l’idée d’encourager des relations plus spontanées notamment pour les jeunes.
D’où l’idée de créer une symbiose entre les jeunes Africains sur le continent, des Africains en Europe et des Français en Afrique. Ainsi, nous voulions un programme qui soit tourné vers les jeunes mais qui ne soit pas une bourse. L’idée est de les faire vivre ensemble des créateurs, des intellectuels, des financiers, de les faire se rencontrer et redéfinir ensemble de nouveaux horizons. Après, à leur tour, ils feront du monitoring et bâtiront aussi le programme des futurs « Young Leaders » entre Abidjan, Tunis, Nairobi… De ce point de vue, l’initiative est intéressante parce qu’elle met ensemble des gens qui sont déjà dans ce type de relations. À l’origine de l’idée, on reconstruit autrement les relations entre la France et l’Afrique. Selon les recommandations du rapport, notre association va poursuivre ce programme qui va être déroulé dans quatre pays expérimentaux avant un élargissement après. Une autre dimension humaine d’AfricaFrance apparaît avec la formation : celle d’être à la fois pédagogique et diplomante à travers le programme Lead Campus, programme de formation expérimenté avec le CEFEB et trois écoles de management dont l’une, Sciences Po, à Paris, et deux en Afrique, l’Institut supérieur de management à Dakar, et l’UCT au Cap. Sachant que les entreprises envoient, soit des Français qui veulent développer leur carrière en Afrique, soit des Africains qui assureront la relève au niveau du management, on voit que tout ceci se joue aussi sur le plan académique. Mais en réalité ce qu’on leur donne, ce sont des expériences de vie et on espère qu’ils vont créer un réseau d’amitiés et faire la même chose en mettant en avant une autre génération.
Cette génération est la génération de la renaissance. Elle n’a rien à voir avec ma génération. Elle est plus spontanée, plus libre dans l’état d’esprit alors que nous, nous avons été brisés par le néocolonialisme. Cette génération n’a aucune inhibition, aucune limite. C’est assez spectaculaire notamment sur certains débats comme le franc CFA ou la démographie. Pour ces sujets, ils ne sont ni à l’école chinoise ni à l’école française et il y a tellement besoin de créer des compétences dans tous les domaines… Personne n’a jamais eu à faire ça dans le monde. C’est une génération qui voyage en Afrique, en France, qui écoute tout et qui va agir. C’est une génération d’innovation, car elle n’a pas le choix. Sans pour autant être dans des entreprises sociales ou solidaires, ces jeunes ont tous un engagement citoyen. C’est une génération en rupture complète. Parce qu’elle ne se sent inhibée par aucun élément.
Que dit cette initiative des nouveaux rapports entre la France et l’Afrique ?
L’Afrique a de nouveaux types de partenaires. Elle a vécu pendant des siècles avec une relation exclusive. Aujourd’hui, tout pays africain a le choix entre la Chine, l’Inde, la Corée ou le Brésil par exemple. En plus des partenaires historiques, il y a d’autres pays africains qui deviennent des partenaires. Je pense au Maroc, au Nigeria, à l’Afrique du Sud à travers notamment leurs banques. Cela crée une concurrence extrêmement saine où la France devient un partenaire parmi d’autres. Parallèlement, il y a des pays avec lesquels les relations se sont fortement développées. C’est le cas des pays anglophones du fait du poids du Nigeria et de l’Afrique du Sud. Ce sont les nouveaux gros partenaires de la France. Résultat : la situation ne ressemble pas à celle des cinquante dernières années. Il y a clairement un rééquilibrage qui s’est opéré avec l’Afrique anglophone au détriment de l’Afrique francophone. L’Afrique s’est affranchie et les relations sont plus de concurrence, donc plus objectives.
Alors que l’Afrique francophone envoyait tout son coton en Lorraine, maintenant, c’est à Shanghai qu’elle le fait. Cela ne veut pas dire qu’elle est colonisée par la Chine, mais qu’elle suit juste le rythme de la mondialisation. Du coup, il n’y a plus de monopole, les relations ne sont plus subies pour une génération qui est maintenant dans la vie réelle économique. Et cela impacte forcément le type de relation qu’elle entretient avec d’autres univers.
À quel niveau situez-vous l’impact de la transition numérique et du développement inclusif dans la construction d’une croissance partagée entre la France et l’Afrique ?
Pour l’instant, l’Afrique est plus contributrice à la France que l’inverse. Ce que l’on voit, c’est le rapatriement vers la France du mobile banking avec du paiement numérique. Un rapatriement vers l’Europe aussi. Vous avez beaucoup d’Africains qui vendent leurs applications dans le monde entier et ce n’est que le début. Vous avez des exemples dans la télémédecine, dans les moyens de facturation par le mobile, l’équipement solaire… Cela va entraîner une diffusion aussi puissante que celle du smartphone. On est dans une situation d’exportation beaucoup plus puissante et pas seulement sur du hardware ou du software. Et cela est complètement nouveau.
En fait, l’Afrique agit parce qu’elle n’a pas le choix, et l’Europe ralentit. La numérisation de la société a détruit des emplois dans tous les secteurs. Pour l’Afrique, c’est le contraire. Elle progresse plus vite grâce au numérique. On a toujours eu l’idée, avec l’Afrique, que la masse détruisait du fait des images de malnutrition et de l’information sur la démographie. Ce qu’il y a aujourd’hui, c’est qu’avec le numérique, la masse donne une production à coût marginal. Et quand vous avez une énorme masse démographique, tout ce qui est production à coût marginal, c’est-à-dire à coût zéro, c’est une éducation plus digitalisée qui peut atteindre un à deux millions d’enfants. Cela se fera dans dix ans, mais il faut le prendre en compte maintenant, car cela joue aussi sur l’informel. Si tout se fait par mobile, l’école peut être payée par abonnement, les réservations de taxi aussi. Ce sont des revenus supplémentaires pour les commerçants du marché qui peuvent faire leur comptabilité sur leur mobile, améliorer leurs relations avec les clients… Alors, vu que l’informel, c’est 80 % de nos économies, c’est comme si vous progressiez dans le vide.
Dans les nouveaux rapports entre la France et l’Afrique, quels sont les points d’innovation apportés par AfricaFrance ?
Nous sommes très modestes à AfricaFrance parce que nous nous adressons à une cible qui reçoit des informations pas toujours claires. Il y a des gens qui ne s’informent pas, et sont restés avec l’image d’une Afrique des années 1980, celle de la pauvreté, de la forte mortalité, des pandémies, etc. Les gens ne voient pas les progrès. Fin 2015, la croissance africaine a ralenti et certains ont réagi en disant « on vous l’avait bien dit », alors que cette baisse s’explique par la hausse du coût du pétrole et des matières premières. Or beaucoup d’Africains ne sont pas au courant de ça.
AfricaFrance a créé des programmes pour relever de nombreux challenges, et l’Agence française de développement a eu la même idée. À la demande du gouvernement, elle apporte donc son soutien à notre action. Mais il faut d’abord faire le plaidoyer et dire à beaucoup « Vous vous trompez. Ce n’est pas à cause de la fécondité que la croissance démographique explose, mais parce qu’il y a des améliorations du niveau de vie. Les femmes meurent moins en couches et la fin de vie s’améliore. On a gagné dix ans en l’espace de quelques années, et on progresse. »
Le plaidoyer nous le faisons aussi lorsqu’on entend parler aujourd’hui d’un « péril noir ». Ce sont des analyses que les experts ne font pas ou n’ont pas fait avec l’Europe ni avec les États-Unis, mais qu’on se permet avec l’Afrique. Ces messages sont porteurs d’immenses dangers, mais aussi d’incompréhensions. Et cela crée des distorsions, par exemple, entre les afrodescendants de France, souvent radicalisés, et l’opinion africaine sur le terrain. On a pu l’observer de près lorsqu’on a créé notre club des investisseurs. Ils étaient 50 au début mais désormais ils sont 350. Sur ce sujet, les Anglo-Saxons sont plus mobilisés. Nous, notre tâche n’est pas de convaincre les entreprises du CAC 40, mais tous les investisseurs que cela intéresse. De la construction à l’équipement du foyer en passant par les équipementiers. Regardez Lapeyre, il s’intéresse maintenant au continent. Car il n’y a aucun marché que celui du continent qui aura autant besoin de fenêtres, de vitres, de portes.
Le plaidoyer est parmi nos moyens de faire bouger les élus locaux, de mélanger les jeunes et de les former de façon très naturelle à la gestion prévisionnelle. Il nous faudra du temps pour installer tout ça, mais il fallait commencer…

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Magazine InAfrik

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